Voyage entre les fantômes du passé

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Me voici de retour sur la terre de mes ancêtres. Un petit pays plein de lumière et de soleil. La Grèce. Pour la plupart c’est un endroit rêvé pour des vacances. Pour d’autres, le symbole de la démocratie et de la philosophie. Il y a beaucoup de choses à en dire. Jusque même la récente crise économique. Mais pour moi la Grèce c’est tout autre chose. C’est un tout petit village. Un petit coin de paradis. J’aime l’appeler de son premier nom: Dragani. Celui que les anciens utilisaient pour le nommer avant qu’un autre nom lui soit donné en mémoire d’un héros de la seconde guerre qui y avait vécu. À Dragani, il n’y avait qu’une seule route qui le traversait et ma cousine Evelina et moi passions nos journées à monter et descendre sur cette route. Car notre village était construit sur une petite montagne. De loin, il apparaissait comme un aigle perché sur le haut d’une colline. Nous montions chez nos grands-parents qui habitaient dans la maison la plus en hauteur et nous descendions chez l’une ou l’autre de nos tantes habitant dans le bas côté. C’était notre principale activité de la journée. Sur ce petit chemin, qu’empruntaient rarement les voitures car il était trop difficile d’y conduire, nous avions nos habitudes. Notre bonjour à la vieille Frossina, la voisine de nos grands-parents, ensuite plus bas une discussion avec un jeune couple d’Athènes venu pour les vacances avec leurs enfants. Le soir, nous faisions un crochet par l’école primaire où il y avait une vieille balançoire métallique. Il n’y avait plus aucun enfant dans cette école, non parce que c’était l’été, mais parce qu’il n’y avait plus assez d’habitants pendant l’année. Nous passions des soirées entières à nous balancer dans la douce tiédeur qui nous entourait. À côté de l’école, toujours en descendant, se dressait l’église de Sainte-Marie. Avec notre grand-père qui officiait chaque dimanche et pour les fêtes orthodoxes. Evelina et moi aimions tant cette église pleine de charme. Nous y allions souvent. Dès que possible. Surtout quand elle était vide. C’était un peu notre église à nous. En tout cas, celle de notre « pappou papas » (grand-père pope). On prenait le micro des chanteurs de psaumes et on déclamait nos textes, nos poésies et nos envies. Grand-père nous laissait libres pendant qu’il s’occupait dans l’enceinte qui lui était réservée. Et nous étions des enfants heureuses dans ce lieu sacré et mystérieux. À la sortie de l’église, la route devenait très difficile. Elle était abrupte et en pente. Nous étions petites, on s’en fichait, on ne portait pas de talons à l’époque.
Sous un énorme arbre se trouvait l’unique kiosque du village. Avec quelques paquets de cigarettes, des chips, du chocolat et un peu de bonbons. Sur le côté du kiosque, sur un tronc coupé, était assis le vieux Loukas. Son béret, sa grosse moustache et sa canne à portée de main. C’était un invalide de guerre qui avait reçu ce kiosque de l’état pour pouvoir gagner un peu d’argent. Ses yeux bleus étaient rieurs et il était toujours content de nous voir. On recevait parfois un petit bonbon. Son épouse était tout le temps là aussi. Près de lui. À l’ombre de ce grand laurier. Avec son foulard noir attaché sur ses cheveux et son grand sourire qui ne masquait pas quelques dents qui lui manquaient. Chaque année, je les retrouvais là au même endroit. Et ils me demandaient chaque fois pour combien de temps je serais là. Au début des vacances j’annonçais fièrement les 58 jours ou un peu plus. Puis au fil des jours qui déclinaient, la tristesse à l’idée du départ s’installait. Plus que dix jours. « Oh! Que c’est vite passé Anna », me disait le vieux Loukas.
« Oui, mais j’en ai encore dix. » Je me rattachais à ce qu’il me restait.
 Juste à côté du kiosque mais plus bas encore, le premier café du village. Avec tous les vieux qui jouaient aux cartes et fumaient leurs cigarettes. Aucune femme à l’horizon si ce n’était la femme du tenancier. Et nous. Evelina et moi bien sûr. Les seules à braver l’interdit. Nous ne restions jamais très longtemps car notre grand-mère allait nous sermonner. Nous ne comprenions pas bien ce que nous faisions de mal.
Ces hommes là-bas étaient nos pères, nos oncles, notre grand-père. C’était le café des anciens.
Le café des jeunes, second et dernier établissement de tout le village, était un peu plus bas à cinquante mètres environ. Là, c’était nos frères, nos cousins qui y jouaient aussi aux cartes ou à d’autres jeux de table. Toujours pas de fille. A part la femme du cafetier également. Et puis nous, évidemment, mais toujours brièvement. Il fallait compter avec une grand-mère présente sur tous les fronts, qui ne nous lâchait jamais. Finalement, on était un peu comme elle aussi. A ne jamais rien lâcher. Aujourd’hui de longues années ont passé. Elles ont même filé. Je reprends la route de mon enfance. J’ai un peu le vague à l’âme. Il y a trop de changements et mes souvenirs ne veulent pas être bousculés. Je ne vois pas la vieille Frossina. Juste une ombre. Le vent qui souffle sur une feuille à l’endroit où on la croisait le matin. Et puis l’école est toujours là. Mon cœur bat un peu moins fort. Où est donc cette balançoire? Remplacée par un toboggan. L’école est devenue « le café des enfants » pour les activités de petits vacanciers de retour au village pour les beaux jours. Un peu de vie y a repris. En tout cas l’été. L’église est rénovée de l’extérieur, elle est encore plus belle que dans mon souvenir. Je sens l’odeur du passé. Je revois mon grand-père qui chante le chant religieux du 15 août avec cette voix reconnaissable parmi toutes. Je n’ai malheureusement aucun enregistrement de l’époque. Mais je l’entends. Mes oreilles sont pleines de son charisme et de son âme bienveillante. Je veux descendre pour passer devant le kiosque. Mais mes jambes chancellent. Il n’y a plus le laurier. Ni le tronc d’arbre. Et surtout, plus le kiosque de Loukas.
Je suis prise d’une triste nostalgie. Ils ont fait un parking pour les voitures. Pour l’église. Je ne sais pas si je dois pleurer. Ma mère me dit: « C’est chouette, les gens ont de la place pour se garer maintenant pour pouvoir venir à l’église». Oui, mais le vieux Loukas? Vous l’avez écrasé à mes yeux. Je les ferme. Je ne veux pas voir ça. J’arrête ma promenade à cet endroit. Je n’ai plus le courage de faire toute la route en une fois. Trop d’émotions. Trop de choses qui se bousculent dans ma tête. Je reprendrai le chemin une autre fois. Et certainement plus sans mon Evelina. Car seule elle connaît les secrets de ma mémoire dans cet endroit un peu magique. Je reviendrai plus tard. Avec elle.
Un petit garçon de deux ans galope soudain devant moi. Il file droit sur le parking neuf.
« Loukas, Loukas,… », crie la maman en courant derrière lui. « Mais où files-tu là tout seul mon ange ? », continue-t-elle en le prenant dans ses bras, essoufflée.
Mon cœur bondit de joie. Loukas est toujours là, à la fois ici et ailleurs.
Je remonte le chemin de mon enfance le cœur plus léger. Je suis heureuse. Je raconterai cette jolie coïncidence à Evelina.