Anna et la porte secrète 

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« Vous savez », dit-elle à la femme qui l’écoutait en face d’elle, « cette nuit j’ai rêvé que j’étais à l’école maternelle mais à mon âge actuel. Mes jambes étaient trop longues pour pouvoir être assise sur ces minuscules chaises. Tout était si petit autour de moi et je me sentais tellement à l’étroit. »

Quand elle prononça cette dernière phrase, Anna fondit en larmes. Elle avait décidé d’aller consulter un psychologue parce que rien n’allait plus dans sa vie. Elle avait l’impression de ne plus avancer, de faire du surplace et même de reculer.

« Je n’arrive plus à dessiner », répéta-t-elle encore une fois en essayant de calmer ses pleurs qui reprenaient. « Et même pire…»

« Pire ? », répéta doucement la psy.

« Oui pire, je n’arrive plus à peindre. Plus rien ne vient. Je me sens complètement nulle, dépassée, has been, comme ces vieilles qui se disent en se moquant un peu d’elles-mêmes: on ne peut pas être et avoir été. Que c’est ridicule de dire ça. Bien sûr qu’on peut être et avoir été. La preuve: j’ai été dans le passé heureuse et maintenant je suis nulle et débile en plus. »

« Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

« Je me déteste vous comprenez. Je me déteste car je suis mon pire ennemi. Je tourne en rond. J’attends soi-disant l’inspiration. Mais au diable tous ces préjugés. Toutes ces idées que l’art vient à nous tout naturellement. Pourquoi tous ces artistes sont-ils alors torturés ? Si tourmentés ? Je ne les vois pas attendre sous un arbre à l’ombre du soleil que vienne la divine inspiration. Non, ils cherchent, ils recherchent, ils tâtonnent, ils passent des nuits à ne pas dormir, des jours à y aller là dans les tréfonds de leur âme. Et moi au lieu de ça… »

« Oui, continuez Mademoiselle. »

« Au lieu de ça, je fais des zigzags. Un peu par ci, un peu par là. Un peu de télé, oui encore un peu de télé. Et puis peut-être encore un peu de cette lecture qui va me donner le déclic, oui ça c’est sûr il y aura un déclic un jour. Pfff, je perds mon temps. Et je me hais. »

« Vous dites que vous avez été heureuse et que maintenant vous êtes nulle. Mais que s’est-il passé? »

« Que s’est-il passé ? Je n’en sais rien. C’est venu comme ça tout doucement. En traître. Petit à petit, il s’est installé et a pris possession des lieux. C’est ce doute, vous comprenez ? Le doute. Je doute de tout. Je n’arrive plus à reprendre confiance. Je la cherche pourtant partout. »

« Peut-être avez-vous oublié un endroit ? »

« Oui certainement. Peut-être que je voudrais qu’elle vienne également en traître pour détrôner le doute. J’ai sûrement pris de très mauvaises habitudes avec cette angoisse permanente de ne pas y arriver, de ne plus pouvoir respirer. La mauvaise habitude d’attendre en me rongeant tellement les ongles que mes doigts n’arrivent même plus à prendre un pinceau en main. Car vous comprenez il s’agit d’une question de vie ou de mort. Je suis au bord de l’asphyxie. »

« On va s’arrêter là pour aujourd’hui », lança dans un souffle la psychologue. Anna avait commencé à la voir depuis seulement deux semaines. « Vous avez déjà bien avancé. »

Quand Anna sortit du cabinet, elle fut prise d’une sorte de nausée. Tout avait l’air de tanguer autour d’elle. Un passant s’arrêta et lui demanda si elle avait besoin d’aide. 

« Merci Monsieur, ça va passer, je vais aller prendre un verre d’eau dans ce café juste là ». 

Le Monsieur continua son chemin et Anna poussa la porte d’un établissement qui s’appelait « Le guet-apens ». Quel nom!, se dit-elle, pas rassurée du tout. Elle s’empressa de demander un verre d’eau au tenancier et alla s’asseoir à une table dans un coin reculé. Il y faisait chaud et elle commença à se sentir un peu mieux. La fraîcheur de l’eau mêlée à quelques gouttes de citron eut raison de sa nausée et elle eut l’impression que dans sa tête le ciel se dégageait. Comme une éclaircie après la tempête. Elle sortit de son sac un carnet qui traînait là depuis des mois. Il était tout neuf, c’était un cadeau qu’elle avait reçu de son amie Lise pour son anniversaire. Sur la première page, Lise avait inscrit: « pour ma chère Anna, n’oublie pas que tu as encore la vie devant toi». Elle vit ensuite un vieux crayon oublié sur la table d’à côté. Il tombait bien car elle n’avait même pas de quoi écrire dans son énorme sac. En dessous de la dédicace de Lise, elle commença à gribouiller presque maladroitement:

Confession dans un jour noir

Ce n’est que la magie des couleurs qui peut te sauver

Ce n’est que l’alchimie des tribulations d’un peintre qui peut t’amener à bon port

Les zigzags des flots et des vagues te donneront la nausée ou la joie

Suivre cela t’enchantera

Leur manque te hantera comme il t’a hantée jusqu’à ce jour

Dans ce trou béant je plonge tête baissée n’ayant plus peur de l’abîme de la toile blanche 

La cime ne me tente plus, ce n’est pas au sommet de la colline que je veux créer 

De ce haut je suis pourtant souvent l’observatrice

Les deux me fascinent

Le volcan fulmine

Sa lave est bouillante 

Tout bouillonne dans mon univers

Le tout tourbillonne à n’en plus finir

La mer devient très turbulente

Vais-je pouvoir la dompter ?

Pourquoi vouloir à tout prix la maîtriser ?

Ni maître ni esclave

Je veux être libre

Aimer la vie plus que la craindre

Peindre à tort et à raison

Le tout en même temps

Ne pas se tordre dans une corde trop serrée

Le geste est lâché

Il n’a qu’à suivre son libre cours

Cours vole saute voltige caracole

Fais de ta vie une vraie école.

Elle fit suivre sa confession d’un dessin au départ fragile. Les traits commencèrent ensuite à devenir plus précis, plus denses. Et là, apparut, dans une noirceur un peu irréelle, une hirondelle s’envolant vers le ciel avec une exquise délicatesse. 

À la fin, elle signa fébrilement Anna M. 

Elle décida de partir. En allant payer sa consommation au bar, le garçon lui offrit son plus beau sourire et lui souhaita une belle après-midi. Lorsqu’elle sortit du café, elle eut un regard pour la porte de l’établissement qu’elle n’avait pas du tout regardée en rentrant. Seul le nom lui était resté dans la tête au milieu de sa nausée matinale. Elle leva les yeux sur l’enseigne. Avait-elle mal lu ? Cela lui semblait complètement irréaliste. Café « La Bienvenue ». Elle regarda à nouveau l’enseigne. 

Elle était persuadée que, malgré le brouillard de son cerveau à sa sortie de chez la psy, elle n’avait pas imaginé « Le guet-apens ». 

Elle préféra nettement être devenue « La Bienvenue » après son passage dans cet endroit inattendu. 

Mais qui pouvait bien la croire ?

Son cœur fut soudain plus léger et étonnamment heureux. 

Le nom n’était plus le même.