Quand je la vois du haut de ma montagne, je me dis qu’elle a pris ma place. Elle se dresse, belle, pleine de charme, au milieu de cette plaine chaude et ensoleillée. Je la regarde entourée de ses jardins avec ses fleurs par milliers et ses arbres fruitiers. C’est un paysage idyllique avec des chants d’oiseaux minuscules et le son des criquets mâles faisant la cour à leur femelle. Au milieu de la cour principale règne, majestueux, un magnifique laurier à plusieurs branches entrelacées. Il est dense et touffu avec une force que lui confère son âge avancé. Il est le gardien de l’ombre et d’un peu de fraîcheur au milieu de l’été. Son tronc jadis unique a donné naissance avec le temps à d’autres troncs, ils sont huit maintenant, et les enfants se plaisent à jouer en tournant tout autour d’eux. Les rires des enfants sont un joyau pour elle et elle le sait. C’est de là qu’elle tire sa joie et son bonheur. Autour d’elle et en hauteur, il y a aussi d’autres gardiens de l’ombre. Ce sont des vignes qui poussent à l’horizontale sur des perches alignées. Les adultes aiment le mois d’août car ils pourront cueillir les deux variétés de raisins à leur maturité. Les blancs qui sont d’un délice sucré seront presque un breuvage pour les lèvres asséchées et les rouges un peu plus charnus se dégusteront peut-être même avec un peu de fromage pour allier les contraires. Je les vois du haut de mon perchoir et je me dis que c’est ici qu’ils devraient tous se trouver. Hélène, Elia, Régina, Pierre et Rose. Les cinq enfants de ‘la maison de la plaine’ avec leurs parents, Andreas et Elisabeth, et leur grand-mère paternelle, Alexandra. La maison de la plaine, c’est ainsi qu’on appelle cette belle maison. Il n’y a pas de nom de rue dans ce joli village du sud niché dans un endroit perdu du bord de la Méditerranée. Ni de numéro. On dit juste ‘la maison de la rivière’ pour celle qui se trouve à côté de notre rivière, ‘la maison du prêtre’ pour celle qui est attenante à l’église même si plus aucun prêtre n’y habite, ‘la maison de la colline’ ou celle ‘du moulin’, …
Mais moi je n’ai pas de nom. On ne sait même pas que j’existe. Ou que j’ai existé. Je ne suis qu’une ruine. Abandonnée à moi-même. Plus de toit pour me protéger du soleil ardent. Aucune ombre pour donner du répit à ma terre aride. Seul certaines herbes folles parsemées par-ci par-là. Il ne me reste que quelques morceaux de murs, vestiges de mon passé houleux. Du haut de mon rocher, fracassée, je regarde là-bas vers cette plaine abondante et prospère ce qui aurait pu être ma vie. Les enfants qui auraient pu remplir ma cour. Les adultes qui auraient arrosé mes jardins et mes potagers. Les tablées qui auraient dû avoir lieu à l’ombre de mon vieux platane, celui dont il ne reste plus grand-chose si ce n’est son souvenir. Mais le sort s’est acharné sur moi. Sur la demeure que j’étais autrefois, si pleine de joie. Il n’a pas voulu mon bonheur. Et me voilà aujourd’hui, vieille ruine, en proie au désespoir et au malheur pour toujours. Car telle est la malédiction que je reçus en ce jour de juin. En ce terrible jour où tout a basculé. Et où les rires se sont transformés en pleurs.
A cette époque, je n’étais qu’une jeune bâtisse, joliment entretenue, avec des murs très épais en briques de couleur terre. En mon centre se trouvait la grande pièce principale et de nombreuses portes donnaient accès aux autres pièces et chambres de la maison. Cette pièce centrale était un peu comme une pieuvre avec ses nombreux tentacules s’étendant vers les autres endroits. C’était aussi la pièce préférée de tous. Grands et petits s’y retrouvaient à toutes les occasions possibles. Pour manger, pour se reposer, pour rester au frais car elle n’était pas exposée directement au soleil et gardait en son sein un peu de cette délicate fraîcheur que l’on ne retrouvait en été que dans les premières heures de l’aube matinale. Ils y passaient également leurs longues soirées d’hiver pour se raconter des histoires en se réchauffant près de la cheminée et de ses flammes dansantes. Les tout-petits riaient aux blagues des plus grands, certains d’entre eux étaient devenus des artistes du mime et leurs imitations prenaient leur inspiration auprès des autres villageois. La petite vieille avec sa canne qui n’arrêtait pas de râler et de pleurer sur sa vieillesse. Le gros balourd un peu niais qui se baladait un peu partout dans les prairies et les collines et qui avait une passion pour les tortues qu’il aimait observer pendant des heures lorsqu’elles traversaient un sentier. Le garde-champêtre avec son habit de forestier qui venait prendre un pastis auprès du paisible et docile grand-père. Le plus doué était le jeune Basile. Agé de trois ans et à peine plus haut que trois pommes, il s’armait de tout un arsenal d’accessoires pour pouvoir faire ses imitations. Une canne, un chapeau, un foulard, un tablier, il ramassait tout ce qui pouvait l’aider à être crédible et comique dans son spectacle. Tout le monde le regardait, adultes et petits, tous formaient un cercle autour de lui et les rires allaient bon train. Quel bonheur il y avait dans ma jeunesse! Je me souviens aussi de la grand-mère qui était aux fourneaux et qui sortait le meilleur des pains chauds et croquants qu’on pouvait imaginer. Et ces biscuits savoureux, dont les enfants raffolaient! La petite Alexandra et Basile n’avaient que trois ans d’écart et n’étaient pas prêts à partager ces succulentes friandises. De très beaux souvenirs peuplent ce début de vie.
Pourtant il y avait un nuage noir qui planait au-dessus de moi. Je ne l’appris que ce matin du 11 juin.
Je ne savais pas que j’avais été bâtie sur un mensonge et une duperie.
« Plus aucun enfant ne naîtra dans cette maison». Voici la malédiction que lancèrent les maçons qui m’avaient construite. Ils avaient eu vent de la supercherie dont avait usé le père d’Alexandra et Basile, cet imbécile de Maxime, afin de ne pas les payer. Plusieurs mois étaient passés sans avoir reçu leur dû et lorsqu’ils comprirent qu’ils ne recevraient jamais rien pour ce travail, ils furent pris d’une colère sans borne.
On me déserta tout de suite. On eut peur du mauvais sort jeté et on m’abandonna sans aucune sommation. Alexandra n’était qu’une enfant d’à peine six ans mais elle fut attristée par ce soudain déplacement. Elle me regardait de loin là-bas, en bas, dans leur nouvelle maison au milieu de la plaine. Elle n’avait pas compris avec son cœur et ses yeux d’enfant pourquoi ils avaient quitté leur belle demeure si joliment perchée sur le haut de la montagne. Car jolie je l’étais avec une vue imprenable sur les alentours. Des montagnes au loin, des vallées et des plaines, des ruisseaux et la magnifique rivière, tout cela faisait partie de mon décor quotidien. Toute cette splendide nature est aujourd’hui encore là bien heureusement, préservée malgré le passage du temps et de ses occupants. De nouvelles petites têtes étaient nées un peu partout dans le village de Dragani. Un peu partout sauf chez moi.
J’ai connu la détresse de la solitude. Celle de l’incompréhension de mon malheur. Pourquoi avait-on cru à ces horribles menaces ? J’étais pourtant si rayonnante et prête à resplendir encore et encore sur plusieurs générations. J’aurais voulu voir grandir Basile et Alexandra. J’aurais voulu continuer à m’amuser longtemps du talent de mime de Basile. Et voir naître dans une de mes chambres le fils unique d’Alexandra, Andreas. Et ensuite voir à son tour Andreas devenir le père de ses cinq enfants. Jamais aucun malheur ne leur serait arrivé chez moi, j’en suis convaincue. Mais il est des superstitions que les humains craignent par-dessus tout.
Aujourd’hui, celle qui a pris ma place trône fièrement avec tous ses habitants. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir un tel bonheur. En fin de compte, elle n’a eu que la chance de mon malheur, ce n’est pas elle qui en est responsable. Je peux même lui être reconnaissante d’avoir pu faire régner la joie et le bien-être chez les miens. Car c’est de ma famille dont il est question et mon âme, même en ruine, ne la reniera jamais.
Et puis en ce début de matinée de ce mois de juillet 2014, un espoir est né au milieu de mes pierres et de mes débris. Comme un mince filet d’eau venu me consoler dans mon immense désert, l’espérance a pris le visage de l’enfant. Il s’appelle Pierre. C’est le fils d’Andreas. Le petit-fils adoré d’Alexandra. Il s’appelle Pierre et tous mes cailloux frémissent sous son doux et frêle pas. Pierre le curieux qui a voulu aller voir là-bas, en haut de la montagne, là où sa grand-mère n’a de cesse de porter ses yeux pâles et vieillissants. Pierre frôla délicatement de ses mains ce qui restait des murs de la pièce centrale, celle qui avait connu tant de jours heureux. Il sentit tout ce passé mystérieux que sa grand-mère lui avait caché. Il sentit qu’il était là où il devrait être et tout doucement du haut de ses douze ans lança ces quelques mots: «Quand je serai grand, je viendrai vivre ici et j’aurai beaucoup d’enfants qui y seront très heureux». Ces paroles résonnèrent en moi comme un cri de délivrance.
Depuis, j’attends que les années passent. J’attends patiemment le retour de Pierre pour que je puisse enfin renaître de mes cendres. Pour que je puisse changer mon destin et conjurer le mauvais sort. Rompre cette malédiction. Ce sera ma renaissance. Et on m’appellera ´La maison de Pierre´.




