Anna embrassa son neveu Gabriel. Cela faisait quelques mois qu’ils ne s’étaient pas vus et il avait pris au moins 10 cm. Elle dut lever la tête, ce qui la dérouta un peu.
« Tiens, tu as un nouveau look », dit-elle au jeune adolescent.
Elle fut surprise par le t-shirt très coloré.
On dirait une reproduction d’un tableau que je connais bien, se dit-elle. Étrange ce rendu, cela ne me plait pas du tout. Ça ressemble presque à un dessin des Simpsons. Quand on pense que cette œuvre a ouvert toute une période d’un art nouveau, cela est plus que troublant, se dit-elle.
Elle ne dit rien. Qui pourrait bien la comprendre ? Elle passa tout le déjeuner dans ses pensées. On la vit absente et on ne la dérangea pas. Les questions habituelles de la famille en ce dimanche après-midi lui semblèrent futiles.
Comment avait-elle fait pour perdre sa passion ainsi ?
Pourtant elle s’était fait un jour une promesse. Et elle ne l’avait toujours pas tenue.
La promesse de ne vivre que pour son art.
C’était en 1989. Au mois de novembre. Le mur de la honte tombait à Berlin. Anna venait de fêter ses dix-huit ans. Et l’avenir s’annonçait prometteur.
L’actualité avait été brûlante cette année. Il y avait eu aussi cet étudiant défiant les chars sur la place Tiananmen.
Elle, elle allait bientôt entrer à l’Université et avait hâte d’apprendre et de se cultiver.
Le 9 novembre, Anna et ses amis sautèrent dans une vieille voiture de l’un d’entre eux et se rendirent là-bas, à Berlin.
Juste un aller-retour. Plus de 700 kilomètres. Pour se retrouver dans une foule qui se réunifiait. Et pour sentir le vent de liberté souffler.
Tout ce dont on a besoin lorsqu’on a dix-huit ans.
Elle revint avec des morceaux du mur en poche. Quelques pierres colorées par la peinture de l’Ouest. Et une promesse faite à elle-même.
Les années ont passé et la promesse attend.
En cette soirée dominicale, elle regarde un vieux film qu’elle avait adoré à l’époque. Elle se demande dans quelle mesure elle était tourmentée dans sa jeunesse pour avoir tant apprécié ce film.
Il est dépassé. Il a perdu tout ce qu’elle y avait trouvé. Son titre: « Les ailes du désir ». De Wim Wenders. Dans un Berlin pas encore unifié un ange tombe amoureux d’une danseuse. Avec une brusquerie. Un passage d’un noir et blanc magnifique à la couleur presque insolente. C’est donc ça qui m’est arrivé ? Une rupture avec moi-même ?
Le tableau du t-shirt de Gabriel rejaillit devant ses yeux.
Modernité et grossièreté de l’expression d’une angoisse existentielle.
Expressionnisme presque bafoué.
Le « Cri de Munch » résonne dans sa tête.
Dans tout son corps.

Trailer du film Les Ailes du désir – Les Ailes du désir Bande-annonce VO – AlloCiné



