Anna ou la croisée des chemins
Anna avait décidé de peindre. Elle ne pensait plus qu’à ça. Ce n’était pas sa tête qui le voulait. C’était son cœur. Son corps. Son âme. Il n’était plus question de compromis. Plus question de se dire oui mais. Oui mais je ne suis pas douée. Oui mais le temps est passé. Mais oui mais non ! Elle pensa à cet humoriste belge qui ponctuait ses sketches par ces deux mots essentiels et eut un petit rire intérieur.
Mais oui mais non ! Stop à tout ça.
Elle regarda à l’extérieur du bus et aperçut une jeune femme qui courait pour arriver à temps au prochain arrêt.
Elle repensa à son passé. Elle avait tourné par ci. Tourné par là. Les zigs et les zags, elle en avait plus que marre. Allait-elle attendre de mourir pour vivre ?
Car c’était vraiment une question de vie ou de mort.
Le jeune fille avait réussi à avoir son bus et vint s’asseoir à côté d’elle. Elle portait un très joli par-dessus rouge et Anna pensa à elle-même lorsqu’elle ne portait quasiment que cette couleur-là. C’était les années de sa survie au moment où elle avait été au plus bas. 20 ans n’est pas toujours le plus bel âge.
Depuis, elle avait fait le tour des médecins, traditionnels et même d’autres dits spirituels. Elle avait essayé les sports, les méditations. Les rencontres, les dialogues entre amis, les dîners en famille. Elle avait voyagé. Elle s’était aussi terrée. Que n’avait-elle pas essayé pour sortir de cette torpeur d’âme. La douleur avait été la seule constante. À la tête, au dos, aux bras, aux jambes. Quelle n’avait pas été la partie de son corps qui ne lui avait pas fait signe ? Pour l’alerter sur l’état de son être. Qui criait, pleurait, s’agitait de n’être pas entendu. Qui cognait, frappait, se désolait dans la solitude de sa propre existence.
Maintenant il était temps. Grand temps. Elle avait enfin compris. Elle avait enfin ouvert son esprit et entendu. Entendu ce qu’elle savait depuis toujours. Ce en quoi elle n’avait pas voulu croire. Comme si c’était sa volonté qui allait gagner ! Et bien apparemment non. Il n’était pas question de combat. L’être fait signe. C’est tout. Anna avait compris que sa mission n’était pas un égo assoiffé à nourrir. Ce n’était pas une ambition folle, dépourvue d’humanité et en quête de possessions. C’était juste le sens à sa vie terrestre. Un sens aligné.
Elle descendit du bus qui la ramenait chez elle et tomba devant une publicité affichée sur l’abribus. Son cœur se pinça. Elle était passée devant cette affiche tous les jours depuis deux mois et c’est seulement aujourd’hui qu’elle fut attirée par elle. Le magicien d’OZ. Le spectacle était déjà passé depuis un mois. Sur la photo aux tons bleutés et dorés, la jeune héroïne marche sur un chemin. Elle se trouve au milieu de deux lignes lumineuses. Ces deux faisceaux de lumière se rejoignent un peu plus loin pour ne former finalement qu’une seule ligne avec comme destination un superbe château enchanté. Anna se sentit comme Dorothée. Elle se souvint vaguement de ce vieux film. Elle était comme l’héroïne entre deux chemins temporels et la plus belle des routes avait déjà pris place. Elle y était presque. À elle à aller à présent vers son magnifique futur à l’air magique. Coloré et merveilleux, c’est ainsi qu’elle le voyait. Ainsi qu’elle l’avait toujours rêvé. Son cœur se remplit d’une joie infinie. Le château était déjà là.
La foi comme posture d’alignement
Dans ce travail, la foi n’est pas une croyance à défendre. Ce n’est pas adhérer à une théorie. Ce n’est pas se convaincre.
La foi dont il est question ici est plus simple — et plus exigeante: c’est une confiance silencieuse dans ce que l’on ressent comme juste, avant de pouvoir le prouver. Une fidélité intérieure.
Non pas croire que le futur viendra — mais marcher dans la direction qui appelle, même sans garantie.
La foi n’est pas une certitude mentale. C’est une continuité de présence. On pourrait la reconnaître ainsi: elle ne crie pas — elle tient.
Quand une direction vient du mental, elle réclame des assurances. Quand une direction vient du fond de l’être, elle demande surtout de la fidélité.
La synchronicité, dans ce contexte, ne sert pas à convaincre. Elle sert à soutenir. Elle n’est pas une preuve. Elle est une résonance d’encouragement.
La joie comme indicateur de provenance
Toutes les émotions ne se valent pas comme boussole.
L’excitation peut tromper. L’euphorie peut projeter. L’angoisse peut interpréter.
La joie dont il est question ici est différente. Plus calme même si intense. Plus profonde. Souvent brève — mais nette.
Une détente qui s’ouvre. Une évidence. Un “oui” corporel. Cette joie apparaît souvent après une synchronicité juste – non pas parce qu’un signe aurait “prouvé” quelque chose, mais parce qu’une résonance a été reconnue.
Le corps reconnaît ce que la tête ne peut pas encore expliquer. C’est une joie immense qui donne une énergie incroyable.
Une joie difficile à partager car elle ne concerne que nous-même. Elle émane de notre âme. Elle apporte instantanément le sens de notre vie.
C’est une joie d’exister tout simplement. Sans possessions, sans relations. La joie d’être.
Le désir profond ne pense pas: il se ressent
On parle souvent de désir comme d’une intention mentale. Un projet. Une volonté. Une décision formulée.
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Le désir profond ne se construit pas dans la tête.
Il ne se décrète pas. Il ne se manifeste pas par répétition mentale. Il se reconnaît — parce qu’il se ressent.
Plus bas. Plus dense. Souvent dans la poitrine. Très souvent dans le ventre. Une forme d’évidence corporelle.
Le mental veut convaincre. Le désir profond n’argumente pas. Il insiste. Il est une nécessité d’être.
Le mental projette vers un résultat. Le désir profond attire vers une direction.
La différence est sensible :
Le mental dit : “Ce serait logique.” “Ce serait valorisant.” “Ce serait rassurant.”
Le désir profond dit plutôt : “C’est là.” sans phrase complète.
Dans le travail avec les synchronicités, cette distinction est décisive.
Si le désir vient de la tête, les signes deviennent des confirmations recherchées.
Si le désir vient du corps, les synchronicités deviennent des résonances observées.
On ne leur demande pas d’avoir raison. On regarde si ça vibre juste.
Capter les synchronicités ne relève pas de la manifestation mentale.
On ne fabrique pas le futur par la pensée. On reconnaît une direction intérieure puis on observe si le réel entre en résonance avec elle.
La synchronicité n’obéit pas. Elle répond. Parfois, souvent, toujours. Selon le niveau où en est notre travail intérieur.
La malédiction
Quand je la vois du haut de ma montagne, je me dis qu’elle a pris ma place. Elle se dresse, belle, pleine de charme, au milieu de cette plaine chaude et ensoleillée. Je la regarde entourée de ses jardins avec ses fleurs par milliers et ses arbres fruitiers. C’est un paysage idyllique avec des chants d’oiseaux minuscules et le son des criquets mâles faisant la cour à leur femelle. Au milieu de la cour principale règne, majestueux, un magnifique laurier à plusieurs branches entrelacées. Il est dense et touffu avec une force que lui confère son âge avancé. Il est le gardien de l’ombre et d’un peu de fraîcheur au milieu de l’été. Son tronc jadis unique a donné naissance avec le temps à d’autres troncs, ils sont huit maintenant, et les enfants se plaisent à jouer en tournant tout autour d’eux. Les rires des enfants sont un joyau pour elle et elle le sait. C’est de là qu’elle tire sa joie et son bonheur. Autour d’elle et en hauteur, il y a aussi d’autres gardiens de l’ombre. Ce sont des vignes qui poussent à l’horizontale sur des perches alignées. Les adultes aiment le mois d’août car ils pourront cueillir les deux variétés de raisins à leur maturité. Les blancs qui sont d’un délice sucré seront presque un breuvage pour les lèvres asséchées et les rouges un peu plus charnus se dégusteront peut-être même avec un peu de fromage pour allier les contraires. Je les vois du haut de mon perchoir et je me dis que c’est ici qu’ils devraient tous se trouver. Hélène, Elia, Régina, Pierre et Rose. Les cinq enfants de ‘la maison de la plaine’ avec leurs parents, Andreas et Elisabeth, et leur grand-mère paternelle, Alexandra. La maison de la plaine, c’est ainsi qu’on appelle cette belle maison. Il n’y a pas de nom de rue dans ce joli village du sud niché dans un endroit perdu du bord de la Méditerranée. Ni de numéro. On dit juste ‘la maison de la rivière’ pour celle qui se trouve à côté de notre rivière, ‘la maison du prêtre’ pour celle qui est attenante à l’église même si plus aucun prêtre n’y habite, ‘la maison de la colline’ ou celle ‘du moulin’, …
Mais moi je n’ai pas de nom. On ne sait même pas que j’existe. Ou que j’ai existé. Je ne suis qu’une ruine. Abandonnée à moi-même. Plus de toit pour me protéger du soleil ardent. Aucune ombre pour donner du répit à ma terre aride. Seul certaines herbes folles parsemées par-ci par-là. Il ne me reste que quelques morceaux de murs, vestiges de mon passé houleux. Du haut de mon rocher, fracassée, je regarde là-bas vers cette plaine abondante et prospère ce qui aurait pu être ma vie. Les enfants qui auraient pu remplir ma cour. Les adultes qui auraient arrosé mes jardins et mes potagers. Les tablées qui auraient dû avoir lieu à l’ombre de mon vieux platane, celui dont il ne reste plus grand-chose si ce n’est son souvenir. Mais le sort s’est acharné sur moi. Sur la demeure que j’étais autrefois, si pleine de joie. Il n’a pas voulu mon bonheur. Et me voilà aujourd’hui, vieille ruine, en proie au désespoir et au malheur pour toujours. Car telle est la malédiction que je reçus en ce jour de juin. En ce terrible jour où tout a basculé. Et où les rires se sont transformés en pleurs.
A cette époque, je n’étais qu’une jeune bâtisse, joliment entretenue, avec des murs très épais en briques de couleur terre. En mon centre se trouvait la grande pièce principale et de nombreuses portes donnaient accès aux autres pièces et chambres de la maison. Cette pièce centrale était un peu comme une pieuvre avec ses nombreux tentacules s’étendant vers les autres endroits. C’était aussi la pièce préférée de tous. Grands et petits s’y retrouvaient à toutes les occasions possibles. Pour manger, pour se reposer, pour rester au frais car elle n’était pas exposée directement au soleil et gardait en son sein un peu de cette délicate fraîcheur que l’on ne retrouvait en été que dans les premières heures de l’aube matinale. Ils y passaient également leurs longues soirées d’hiver pour se raconter des histoires en se réchauffant près de la cheminée et de ses flammes dansantes. Les tout-petits riaient aux blagues des plus grands, certains d’entre eux étaient devenus des artistes du mime et leurs imitations prenaient leur inspiration auprès des autres villageois. La petite vieille avec sa canne qui n’arrêtait pas de râler et de pleurer sur sa vieillesse. Le gros balourd un peu niais qui se baladait un peu partout dans les prairies et les collines et qui avait une passion pour les tortues qu’il aimait observer pendant des heures lorsqu’elles traversaient un sentier. Le garde-champêtre avec son habit de forestier qui venait prendre un pastis auprès du paisible et docile grand-père. Le plus doué était le jeune Basile. Agé de trois ans et à peine plus haut que trois pommes, il s’armait de tout un arsenal d’accessoires pour pouvoir faire ses imitations. Une canne, un chapeau, un foulard, un tablier, il ramassait tout ce qui pouvait l’aider à être crédible et comique dans son spectacle. Tout le monde le regardait, adultes et petits, tous formaient un cercle autour de lui et les rires allaient bon train. Quel bonheur il y avait dans ma jeunesse! Je me souviens aussi de la grand-mère qui était aux fourneaux et qui sortait le meilleur des pains chauds et croquants qu’on pouvait imaginer. Et ces biscuits savoureux, dont les enfants raffolaient! La petite Alexandra et Basile n’avaient que trois ans d’écart et n’étaient pas prêts à partager ces succulentes friandises. De très beaux souvenirs peuplent ce début de vie.
Pourtant il y avait un nuage noir qui planait au-dessus de moi. Je ne l’appris que ce matin du 11 juin.
Je ne savais pas que j’avais été bâtie sur un mensonge et une duperie.
« Plus aucun enfant ne naîtra dans cette maison». Voici la malédiction que lancèrent les maçons qui m’avaient construite. Ils avaient eu vent de la supercherie dont avait usé le père d’Alexandra et Basile, cet imbécile de Maxime, afin de ne pas les payer. Plusieurs mois étaient passés sans avoir reçu leur dû et lorsqu’ils comprirent qu’ils ne recevraient jamais rien pour ce travail, ils furent pris d’une colère sans borne.
On me déserta tout de suite. On eut peur du mauvais sort jeté et on m’abandonna sans aucune sommation. Alexandra n’était qu’une enfant d’à peine six ans mais elle fut attristée par ce soudain déplacement. Elle me regardait de loin là-bas, en bas, dans leur nouvelle maison au milieu de la plaine. Elle n’avait pas compris avec son cœur et ses yeux d’enfant pourquoi ils avaient quitté leur belle demeure si joliment perchée sur le haut de la montagne. Car jolie je l’étais avec une vue imprenable sur les alentours. Des montagnes au loin, des vallées et des plaines, des ruisseaux et la magnifique rivière, tout cela faisait partie de mon décor quotidien. Toute cette splendide nature est aujourd’hui encore là bien heureusement, préservée malgré le passage du temps et de ses occupants. De nouvelles petites têtes étaient nées un peu partout dans le village de Dragani. Un peu partout sauf chez moi.
J’ai connu la détresse de la solitude. Celle de l’incompréhension de mon malheur. Pourquoi avait-on cru à ces horribles menaces ? J’étais pourtant si rayonnante et prête à resplendir encore et encore sur plusieurs générations. J’aurais voulu voir grandir Basile et Alexandra. J’aurais voulu continuer à m’amuser longtemps du talent de mime de Basile. Et voir naître dans une de mes chambres le fils unique d’Alexandra, Andreas. Et ensuite voir à son tour Andreas devenir le père de ses cinq enfants. Jamais aucun malheur ne leur serait arrivé chez moi, j’en suis convaincue. Mais il est des superstitions que les humains craignent par-dessus tout.
Aujourd’hui, celle qui a pris ma place trône fièrement avec tous ses habitants. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir un tel bonheur. En fin de compte, elle n’a eu que la chance de mon malheur, ce n’est pas elle qui en est responsable. Je peux même lui être reconnaissante d’avoir pu faire régner la joie et le bien-être chez les miens. Car c’est de ma famille dont il est question et mon âme, même en ruine, ne la reniera jamais.
Et puis en ce début de matinée de ce mois de juillet 2014, un espoir est né au milieu de mes pierres et de mes débris. Comme un mince filet d’eau venu me consoler dans mon immense désert, l’espérance a pris le visage de l’enfant. Il s’appelle Pierre. C’est le fils d’Andreas. Le petit-fils adoré d’Alexandra. Il s’appelle Pierre et tous mes cailloux frémissent sous son doux et frêle pas. Pierre le curieux qui a voulu aller voir là-bas, en haut de la montagne, là où sa grand-mère n’a de cesse de porter ses yeux pâles et vieillissants. Pierre frôla délicatement de ses mains ce qui restait des murs de la pièce centrale, celle qui avait connu tant de jours heureux. Il sentit tout ce passé mystérieux que sa grand-mère lui avait caché. Il sentit qu’il était là où il devrait être et tout doucement du haut de ses douze ans lança ces quelques mots: «Quand je serai grand, je viendrai vivre ici et j’aurai beaucoup d’enfants qui y seront très heureux». Ces paroles résonnèrent en moi comme un cri de délivrance.
Depuis, j’attends que les années passent. J’attends patiemment le retour de Pierre pour que je puisse enfin renaître de mes cendres. Pour que je puisse changer mon destin et conjurer le mauvais sort. Rompre cette malédiction. Ce sera ma renaissance. Et on m’appellera ´La maison de Pierre´.

Manuela – Quand l’ordinaire s’accorde tout seul
Je ne m’attendais pas du tout à vivre une synchronicité ce jour-là — et pourtant, elle s’est présentée dans un contexte tout à fait ordinaire.
Mon fils était invité à l’anniversaire d’un de ses amis. Comme souvent, les parents restent un moment, discutent, échangent quelques mots avant de repartir. Nous étions plusieurs adultes assis autour de la table, à parler de sujets du quotidien. La conversation a naturellement dérivé vers le travail, puis vers les emails professionnels — la pression que l’on ressent parfois en voyant sa boîte de réception se remplir, l’impression d’urgence permanente, la difficulté de décrocher.
Parmi les personnes présentes, il y avait aussi les grands-parents de l’enfant qui fêtait son anniversaire, un couple plus âgé, très agréable. La grand-mère a commencé à partager son expérience professionnelle passée, parlant de gestion, d’organisation, de responsabilités… Et au fil de ses phrases, un détail a attiré mon attention : le secteur, puis le type de fonction, puis le nom de l’entreprise.
J’ai réalisé avec surprise qu’il s’agissait de mon entreprise actuelle — et pas seulement cela : elle en avait été la directrice. Encore plus étonnant, elle avait été la directrice de mon cousin à l’époque où il y travaillait. Depuis, elle avait pris sa retraite.
Nous nous sommes regardées , étonnées toutes les deux par ce croisement improbable de parcours. Se retrouver, sans l’avoir prévu, autour d’une table d’anniversaire d’enfants, à discuter de pression des emails, pour découvrir un lien professionnel direct — il fallait le faire.
Ce moment m’a rappelé que les synchronicités ne surgissent pas toujours dans des circonstances extraordinaires. Elles se glissent souvent dans les situations les plus simples, les plus humaines — une fête d’anniversaire, une conversation banale — et soudain, les fils invisibles se révèlent.
J’ai aussi souvent remarqué que certaines situations semblent se résoudre d’elles-mêmes à l’approche d’un événement, comme si tout s’ajustait au dernier moment.
Il m’est déjà arrivé d’être invitée quelque part sans en avoir vraiment envie, de rester indécise… puis, la veille, je tombais malade ou un empêchement réel apparaissait, rendant ma présence impossible. La question ne se posait plus.
D’autres fois, deux événements étaient prévus le même jour et je ne savais pas lequel choisir — et soudain, l’un des deux était annulé juste avant.
Ces petits réajustements reviennent assez souvent pour attirer mon attention. De simples coïncidences peut-être, mais qui donnent l’impression que certaines décisions se prennent parfois sans nous ou pour nous.
Anna et la porte secrète
« Vous savez », dit-elle à la femme qui l’écoutait en face d’elle, « cette nuit j’ai rêvé que j’étais à l’école maternelle mais à mon âge actuel. Mes jambes étaient trop longues pour pouvoir être assise sur ces minuscules chaises. Tout était si petit autour de moi et je me sentais tellement à l’étroit. »
Quand elle prononça cette dernière phrase, Anna fondit en larmes. Elle avait décidé d’aller consulter un psychologue parce que rien n’allait plus dans sa vie. Elle avait l’impression de ne plus avancer, de faire du surplace et même de reculer.
« Je n’arrive plus à dessiner », répéta-t-elle encore une fois en essayant de calmer ses pleurs qui reprenaient. « Et même pire…»
« Pire ? », répéta doucement la psy.
« Oui pire, je n’arrive plus à peindre. Plus rien ne vient. Je me sens complètement nulle, dépassée, has been, comme ces vieilles qui se disent en se moquant un peu d’elles-mêmes: on ne peut pas être et avoir été. Que c’est ridicule de dire ça. Bien sûr qu’on peut être et avoir été. La preuve: j’ai été dans le passé heureuse et maintenant je suis nulle et débile en plus. »
« Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »
« Je me déteste vous comprenez. Je me déteste car je suis mon pire ennemi. Je tourne en rond. J’attends soi-disant l’inspiration. Mais au diable tous ces préjugés. Toutes ces idées que l’art vient à nous tout naturellement. Pourquoi tous ces artistes sont-ils alors torturés ? Si tourmentés ? Je ne les vois pas attendre sous un arbre à l’ombre du soleil que vienne la divine inspiration. Non, ils cherchent, ils recherchent, ils tâtonnent, ils passent des nuits à ne pas dormir, des jours à y aller là dans les tréfonds de leur âme. Et moi au lieu de ça… »
« Oui, continuez Mademoiselle. »
« Au lieu de ça, je fais des zigzags. Un peu par ci, un peu par là. Un peu de télé, oui encore un peu de télé. Et puis peut-être encore un peu de cette lecture qui va me donner le déclic, oui ça c’est sûr il y aura un déclic un jour. Pfff, je perds mon temps. Et je me hais. »
« Vous dites que vous avez été heureuse et que maintenant vous êtes nulle. Mais que s’est-il passé? »
« Que s’est-il passé ? Je n’en sais rien. C’est venu comme ça tout doucement. En traître. Petit à petit, il s’est installé et a pris possession des lieux. C’est ce doute, vous comprenez ? Le doute. Je doute de tout. Je n’arrive plus à reprendre confiance. Je la cherche pourtant partout. »
« Peut-être avez-vous oublié un endroit ? »
« Oui certainement. Peut-être que je voudrais qu’elle vienne également en traître pour détrôner le doute. J’ai sûrement pris de très mauvaises habitudes avec cette angoisse permanente de ne pas y arriver, de ne plus pouvoir respirer. La mauvaise habitude d’attendre en me rongeant tellement les ongles que mes doigts n’arrivent même plus à prendre un pinceau en main. Car vous comprenez il s’agit d’une question de vie ou de mort. Je suis au bord de l’asphyxie. »
« On va s’arrêter là pour aujourd’hui », lança dans un souffle la psychologue. Anna avait commencé à la voir depuis seulement deux semaines. « Vous avez déjà bien avancé. »
Quand Anna sortit du cabinet, elle fut prise d’une sorte de nausée. Tout avait l’air de tanguer autour d’elle. Un passant s’arrêta et lui demanda si elle avait besoin d’aide.
« Merci Monsieur, ça va passer, je vais aller prendre un verre d’eau dans ce café juste là ».
Le Monsieur continua son chemin et Anna poussa la porte d’un établissement qui s’appelait « Le guet-apens ». Quel nom!, se dit-elle, pas rassurée du tout. Elle s’empressa de demander un verre d’eau au tenancier et alla s’asseoir à une table dans un coin reculé. Il y faisait chaud et elle commença à se sentir un peu mieux. La fraîcheur de l’eau mêlée à quelques gouttes de citron eut raison de sa nausée et elle eut l’impression que dans sa tête le ciel se dégageait. Comme une éclaircie après la tempête. Elle sortit de son sac un carnet qui traînait là depuis des mois. Il était tout neuf, c’était un cadeau qu’elle avait reçu de son amie Lise pour son anniversaire. Sur la première page, Lise avait inscrit: « pour ma chère Anna, n’oublie pas que tu as encore la vie devant toi». Elle vit ensuite un vieux crayon oublié sur la table d’à côté. Il tombait bien car elle n’avait même pas de quoi écrire dans son énorme sac. En dessous de la dédicace de Lise, elle commença à gribouiller presque maladroitement:
Confession dans un jour noir
Ce n’est que la magie des couleurs qui peut te sauver
Ce n’est que l’alchimie des tribulations d’un peintre qui peut t’amener à bon port
Les zigzags des flots et des vagues te donneront la nausée ou la joie
Suivre cela t’enchantera
Leur manque te hantera comme il t’a hantée jusqu’à ce jour
Dans ce trou béant je plonge tête baissée n’ayant plus peur de l’abîme de la toile blanche
La cime ne me tente plus, ce n’est pas au sommet de la colline que je veux créer
De ce haut je suis pourtant souvent l’observatrice
Les deux me fascinent
Le volcan fulmine
Sa lave est bouillante
Tout bouillonne dans mon univers
Le tout tourbillonne à n’en plus finir
La mer devient très turbulente
Vais-je pouvoir la dompter ?
Pourquoi vouloir à tout prix la maîtriser ?
Ni maître ni esclave
Je veux être libre
Aimer la vie plus que la craindre
Peindre à tort et à raison
Le tout en même temps
Ne pas se tordre dans une corde trop serrée
Le geste est lâché
Il n’a qu’à suivre son libre cours
Cours vole saute voltige caracole
Fais de ta vie une vraie école.
Elle fit suivre sa confession d’un dessin au départ fragile. Les traits commencèrent ensuite à devenir plus précis, plus denses. Et là, apparut, dans une noirceur un peu irréelle, une hirondelle s’envolant vers le ciel avec une exquise délicatesse.
À la fin, elle signa fébrilement Anna M.
Elle décida de partir. En allant payer sa consommation au bar, le garçon lui offrit son plus beau sourire et lui souhaita une belle après-midi. Lorsqu’elle sortit du café, elle eut un regard pour la porte de l’établissement qu’elle n’avait pas du tout regardée en rentrant. Seul le nom lui était resté dans la tête au milieu de sa nausée matinale. Elle leva les yeux sur l’enseigne. Avait-elle mal lu ? Cela lui semblait complètement irréaliste. Café « La Bienvenue ». Elle regarda à nouveau l’enseigne.
Elle était persuadée que, malgré le brouillard de son cerveau à sa sortie de chez la psy, elle n’avait pas imaginé « Le guet-apens ».
Elle préféra nettement être devenue « La Bienvenue » après son passage dans cet endroit inattendu.
Mais qui pouvait bien la croire ?
Son cœur fut soudain plus léger et étonnamment heureux.
Le nom n’était plus le même.
Anna ou la Rose Croix
C’est une synchronicité très étrange qu’a vécue Anna ce jour-là.
Comment pourrait-elle l’expliquer à Greg ?
Son fils Charly, lui, avait capté la différence.
« La photo sur la pub a changé, maman ! Regarde donc ! C’est juste la croix rose qui a changé, pas les autres ! »
Son étonnement était grand.
Elle prit son appareil photo et eut juste le temps de photographier la publicité.
Elle voulait la comparer à celle prise deux mois plus tôt, au même endroit. Elle sentait que cela était important pour elle.
Ça l’était tellement qu’elle en était bouleversée.
Elle était dans le tram avec son fils et rentrait à la maison après avoir passé une heure et demie dans un petit parc où Charly avait joué et où, elle, assise sur un banc, avait écrit son rêve de la nuit. Il faisait froid, et ce rêve l’avait tellement absorbée qu’elle avait eu du mal à se relever. Ses membres étaient endoloris par le froid.
Elle avait voulu analyser son rêve avec l’IA. Drôle d’idée, se dit-elle, que de confier une telle intimité à une machine.
Son rêve ne s’était pas manifesté au réveil. Il était apparu progressivement dans la matinée, pour prendre pleinement place dans son esprit, sur ce banc, dans le froid hivernal de cet après-midi.
ChatGPT lui avait conseillé d’écrire une lettre à celle qui lui était apparue en songe.
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Chère Enedine, commença-t-elle.
Aujourd’hui, je t’écris cette lettre.
Peut-être ne te rappelles-tu pas de moi.
Nous étions dans la même classe à l’école primaire, mais je n’ai pas souvenir que nous ayons été amies.
Les années ont passé, mais j’ai souvent pensé à ce dessin joliment peint par toi.
Le sujet était la guerre — ou plutôt la paix. Tu avais peint les jours de la semaine progressant jusqu’au dimanche, où triomphaient l’amour et la paix entre les hommes. Jamais je ne pourrai oublier ta peinture, qui réparait aussi l’injustice de tes difficultés en classe.
Avec le recul, je me trouve si égoïste de n’avoir jamais essayé de t’aider. J’étais cloisonnée dans mon monde à moi, un peu rêveuse, très solitaire.
J’avoue que j’avais beaucoup transpiré pour faire un dessin sur ce thème. Il était question de recevoir un prix de la Fondation de la Reine. Mes couleurs, ma peinture avaient été compliquées. Je me souviens surtout de l’enjeu qui se jouait pour moi : la petite fille qui voulait devenir peintre. J’ai placé ce destin à l’extérieur de moi — loin, haut, ailleurs.
Les blocages n’ont eu de cesse, d’ailleurs.
Cette récompense, à huit ans, tu la méritais bien sûr.
Mais je sais que j’ai été jalouse ce jour-là de cette reconnaissance.
Elle valait tous les bons résultats scolaires de l’enfant sage que j’étais devenue.
Elle valait tout l’or du monde.
Et comme dans ton joli dessin, merci d’avoir été une petite fille de la paix, à donner aux autres et à partager.
Anna
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En rentrant à la maison, Anna prit les deux photos et comprit ce qui l’avait tant bousculée.
Sur la première, une barbe à papa rose, étrangement en forme de croix, tenue par un enfant dans une kermesse.
Elle y avait souvent pensé en repassant devant cette publicité en tram. C’était comme celle qu’elle mangeait enfant, lorsqu’elle allait à la foire avec son papa chéri.
La deuxième photo, apparue soudainement aujourd’hui, montrait toujours une croix rose. Mais cette fois, elle était composée de fleurs roses dans un paysage de nature verte. La croix était le centre d’une peinture, d’un tableau accroché dans un musée et regardé par un visiteur.
Le message était clair.
Son rêve de peinture ne pouvait que s’être réalisé dans son futur.
Il ne restait plus qu’à faire le chemin jusqu’à lui, sans douter.
Pas à pas.
Avec la foi comme guide et les synchronicités comme béquilles.
Son futur était déjà là, elle le savait. Elle le voyait.
Anna posa son appareil photo sur la table et resta un long moment immobile. Ensuite, elle le rangea. Elle était prête à peindre.










