Anna et la troisième révélation
Anna avançait dans son nouveau projet. Elle s’était mise à prendre des photos de tout ce qui avait du sens pour elle.
Les synchronicités s’enchaînaient. Et les courages continuaient à s’inscrire sur les murs de sa ville.
Tout doucement de nouveaux symboles apparaissaient. Oiseaux, cœurs, nuages.
Et puis surtout cette phrase qu’elle avait entendue toute sa vie depuis l’enfance : Papa est là.
Papa est là lorsqu’elle pleurait enfant, lorsqu’elle doutait adolescente. Lorsqu’elle sombra à 18 ans. Encore là envers et contre tout. Jusqu’à ce jour où il quitta la vie. Et quand même, il était encore là et pour toujours à partir de l’au-delà.
Ce matin, en déposant Charly à l’école, ses yeux tombèrent sur un autocollant collé à la hâte sur un poteau à l’entrée de l’école.
Le cœur d’Anna fit un bond en avant. Son souffle se coupa. Les larmes montèrent si vite qu’elle ne put les retenir. Sur l’autocollant blanc, dans un énorme cœur rouge, ces 3 mots en fines lettres noires: PAPA EST LÀ.
« Difficile de faire plus clair », se dit-elle dans une émotion vive et une joie infinie. Elle aurait voulu partager ce moment avec la terre entière. Mais qu’en avaient-ils à faire les autres ? Elle prit son téléphone et envoya la photo de l’autocollant à son frère. Il n’y avait qu’à lui qu’elle pouvait envoyer cette information. Elle savait qu’elle n’aurait pas de réaction de sa part, tout cartésien et scientifique qu’il était, mais celui lui importait peu. Elle savait qu’il serait touché.
Sur le chemin de retour de l’école, elle croisa encore un poteau avec le même message. Elle leva les yeux au ciel comme le font d’habitude les humains en pensant à leurs défunts. « Il est pourtant partout, je le sais », se dit-elle. « Et surtout à l’intérieur de mon propre cœur. C’est ce que je ressens. L’amour inonde de partout et irradie tout. »
Elle se souvint d’un moment très particulier. C’était un mois avant la mort de son père. De son lit de malade, il la prit dans ses bras. La lumière peinait à entrer à travers le volet refermé. Il l’enlaça et lui dit : « Je t’aime tellement. Je t’aime si fort. »
De son corps affaibli, jaillit, tel un volcan, une force d’amour indescriptible. Un vrai tsunami. Une énergie hors du temps.
Anna se rattachait à ce moment suspendu dès qu’elle faiblissait ou que ses démons la rattrapaient. Plus que tout. Elle sentait cette enveloppe qui la protégeait, cette douceur qui l’enveloppait. Cette force de vouloir le meilleur pour elle.
« Merci d’avoir connu cet être merveilleux que tu étais papa et merci de veiller toujours sur moi. Tu m’as tant donné. Tout donné. Et je t’aime avec cette même force. »
Anna ou la première révélation
En lisant le premier chapitre de « La prophétie des Andes », Anna s’étonna de n’avoir accordé aucune importance à ce livre il y a 20 ans.
Elle en éprouva un vif regret.
Si elle l’avait lu lorsqu’il avait atterri dans sa bibliothèque à l’époque, cela lui aurait permis de gagner du temps. Enfin c’est ce qu’elle pensa quand elle reposa le livre sur le chevet de son lit.
Elle était contente d’être retombée sur le même livre un an après l’avoir donné. C’était une sacrée coïncidence.
Elle aurait probablement eu besoin de ce temps de recherche personnelle pour arriver à ces mêmes conclusions.
Elle n’aurait rien compris à l’époque. Elle allait tellement mal. Son âme était fatiguée. Elle appelait à l’aide mais elle ne l’entendait pas.
Anna culpabilisait beaucoup de n’avoir pas pu franchir le cap de ses 18 ans avec sérénité. Bien au contraire. Elle était plutôt entrée dans une période de trouble total. Un mélange d’inquiétude et d’angoisse existentielle. Qu’allait-elle devenir, elle qui avait conscience d’un destin exceptionnel ? Était-ce son ego qui avait parlé depuis l’enfance ou une intime conviction d’un don reçu ? Non qu’elle pensa être la seule à avoir une destinée. Elle pensait que chacun avait la sienne. Comment avait-elle pu déraper ainsi à l’aube de sa vie d’adulte ? Le doute s’était emparé d’elle. Totalement. Jusqu’au tréfonds de son âme. Elle savait qu’elle n’avait pas choisi son chemin en s’inscrivant à l’Université. C’était son frère qui l’avait guidée. Elle voulait tant faire plaisir à ce héros de son enfance. Son grand frère était précieux à ses yeux, et elle croyait en ses conseils. Elle n’entendit pas la petite voix en elle qui lui disait qu’elle n’avait rien à faire dans des études de droit. Qu’elle devait suivre son cœur et faire de l’art. De la peinture. Elle aspirait à être une peintre.
Finalement elle était devenue photographe. Ce qui la réconciliait un peu avec ses rêves d’enfant. Mais quels détours et quels errements pour arriver jusque-là.
Son fils entra dans sa chambre avec un livre à lire.
« Ah! La lecture du soir », dit-elle à Charly, son petit garçon de 9 ans. « Qu’as-tu choisi cette fois-ci ? »
Elle lança un œil sur le livre.
« Tu vas lire un Loup ? »
« Oui, Loup au musée », répondit-il. À la lecture de son fils, elle commença à somnoler.
« Maman, tu t’endors, tu ne m’écoutes même pas. »
Elle ouvrit les yeux et réalisa qu’elle n’accordait pas beaucoup d’attention à son enfant.
« C’est comique tous ces tableaux, ils ont changé les noms et ont mis des têtes de Loup partout. »
« Pabloup Picassou, Louonard de Vinci, Salvador Daloup,… »
« Tu connais toutes ces peintures, maman ? »
« Mais bien sûr Charly. Je les connais, ce sont des classiques. »
Elle prit son téléphone et chercha chaque peinture sur le net.
« Voici le vrai nom de l’artiste et le tableau original. »
« Ah! La Joconde n’est pas chère à 20 euros », fit l’enfant surpris.
« C’est une reproduction, mon chéri. La vraie est inestimable. »
« Mais, regarde maman, comme elle te ressemble là, quand tu étais jeune. »
« Merci mon cœur. C’est vrai que je lui ressemblais beaucoup.»
« Tu sais un jour, lorsque j’avais 25 ans, un peintre anglais m’a arrêtée en pleine rue à Londres. J’étais partie avec une amie pour les vacances de Pâques. Le peintre sortit une petite image de la Mona Lisa qu’il avait dans sa poche en disant à mon amie : She looks like Mona Lisa. J’avais ri à l’époque. »
« Mais il avait raison maman ! »
« Oui, peut-être bien … »
Ils se firent le gros bisou du soir et Charly partit se coucher.
Anna rêvassa un moment. Elle se voyait plus comme Léonard de Vinci que la Joconde.
Enfin là, elle savait que, même à destinée exceptionnelle, elle n’aurait pas été une Leonardo da Vinci.
Mais une Anna Moka lui aurait suffi.
Anna ou le mystère de la naissance
« Je n’ai aucune idée de la date précise de l’arrivée du bébé », lança Anna à son amie Angèle.
« Pourtant pour la naissance de mon neveu et celui de la dernière fille de ma cousine Evelina, je savais précisément la date. »
« Ah oui ?», s’étonna Angèle. « Comment le savais-tu ? »
« Et bien pour Gabriel, c’était toute une aventure. À cette époque-là, tu étais partie vivre en Espagne avec ton mari. Ma voisine disait qu’elle avait l’impression que c’était moi qui allais accoucher tellement j’étais survoltée à l’approche de devenir tante. En plus, le premier et probablement le seul enfant de la lignée de mes parents, c’était un sacré événement. »
« Plus le seul maintenant », fit Angèle avec un grand sourire de joie. « Je peux toucher ton ventre ? », dit-elle en s’approchant d’Anna. « Jamais je n’aurais imaginé que tu serais un jour maman. »
« Et moi donc », répondit Anna rapidement. Angèle passa sa main délicatement sur le ventre arrondi d’Anna.
« J’ai quand même fait un rêve qui me disait qu’il y a déjà deux anniversaires à fêter le jour de sa naissance mais je n’ai aucune idée de quels anniversaires il s’agit », poursuivit Anna.
« Et dire que pour ma belle-sœur, j’ai su que son enfant arriverait le 8 novembre. Je l’ai su dès le mois d’août. J’arrivai chez mes parents avec un collier choisi par ma mère pour ma belle-sœur. On comptait lui l’offrir au moment de l’arrivée de son garçon.
Mon père, en regardant le bijou de loin, nous dit : « Il est beau ce collier avec ce huit au milieu. »
L’information me traversa instantanément. Mon cœur s’emballa. C’était sûr: Gabriel naîtrait le 8 novembre. »
« Les semaines suivantes, je n’ai eu de cesse de recevoir des messages qui me le confirmaient. Des chiffres, des images, des coïncidences trop précises pour être ignorées. Jusqu’à ce que la certitude se resserre: ce serait la nuit du 7 au 8. En plus, le 7 était mon anniversaire. J’étais tellement excitée. Je savais que, tel un gentleman, mon neveu arriverait le lendemain pour m’offrir le plus beau des cadeaux.»
Elle se replongea dans ses souvenirs. Huit ans étaient déjà passés depuis ce jour mais elle ne l’oublierait jamais.
« Je ne te raconte pas la nuit que j’ai passée », continua-t-elle. « Les rêves n’en finissaient plus. Avec difficulté. Et le danger, je l’ai aussi vu dans ma nuit éclairée. À la fin, je me suis réveillée en sueur. Une image magnifique. Comme un rêve qu’on pourrait qualifier d’archétype. Il y avait une multitude de corps nus, assis et enlacés, formant un tout unifié dans une lumière emplie d’amour. Je me suis dit, ça y est, le bébé est né et tout va bien. »
« Oui, je me rappelle très bien de la naissance de ton neveu. J’étais revenue pour les fêtes de la Toussaint. Tu étais si joyeuse et heureuse pour ton frère. »
« Je lui avais fait promettre d’être la première avertie et il tint parole. Le matin le téléphone sonna. Et la nouvelle arriva. »
« Quelle belle histoire ! Mais ton frère avait été tellement inquiet cette nuit-là », continua Angèle.
« C’était une aventure particulière. Et heureusement, tout s’est bien terminé pour Fabienne, son épouse, qui avait quand même failli mourir cette nuit-là. »
« C’est terrible quand on y repense », dit Angèle. « Moi, mes deux accouchements se sont bien passés ».
« Et pour Evelina alors, quelques années plus tard, comment as-tu appris ? »
« Alors là, c’était trop comique. Tout a commencé avec une publicité pour une voiture verte. Deux jeunes filles riaient en la conduisant. L’une avait les mêmes cheveux bouclés que ma cousine à vingt ans. L’autre me ressemblait étrangement. À partir de ce jour, les voitures vertes se mirent à me guider. La veille, j’appelai Evelina : « Qu’est-ce que tu fais à la banque ? Va te préparer, tu accouches demain. » Bilia est née le 4 avril, dans la chambre 4 du quatrième étage de l’hôpital. Lorsque Evelina raconta ça à son mari, il n’en revenait pas. « Mais cette cousine, elle t’aime beaucoup pour être si connectée avec toi, lui avait-il dit. »
Angèle lança ensuite: « Restent à trouver les deux anniversaires mystères, maintenant. »
« Vraiment », continua Anna, « mais j’ai l’impression que le mystère ne sera résolu qu’après la naissance du bébé. On dirait que je suis un peu coupée de mes intuitions. Comme une protection pour rester sereine et calme, moi qui suis si anxieuse en général. »
« Ne dit-on pas être une enceinte ? », plaisanta Angèle.
« Une forteresse tant que tu y es », répondit Anna en riant un peu. « J’espère que je perdrai tous ces kilos pris ! »
« Mais oui, tu verras », la rassura son amie de longue date.
Anna posa sa main sur son ventre. Le mystère restera cette fois jusqu’à ton arrivée, pensa-t-elle à la fois soulagée et apaisée.
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Anna ou le livre boomerang
Anna était très emballée par son nouveau projet.
Lassée par son travail actuel de photographe, elle voulait passer à quelque chose de plus intime et personnel.
Elle en avait assez de prendre des photos de mariage, d’événements culturels ou de fêtes d’entreprises.
Évidemment, cela l’avait nourrie jusqu’à présent et elle s’amusait bien pendant ses prises. Mais elle ressentait toujours, à la fin, un vide, comme un arrière-goût de travail inachevé.
Ce nouveau projet, elle y pensait depuis un certain temps, mais se demandait comment elle allait pouvoir le concrétiser.
Depuis plus d’une dizaine d’années, Anna s’intéressait à un sujet passionnant : les synchronicités. Mais ce n’était que depuis peu qu’elle avait commencé à prendre furtivement des photos de ces coïncidences étranges et porteuses de sens qui jalonnaient ses journées.
Une période de transition s’imposait dans sa vie. À l’intérieur d’elle, cela bouillonnait. Elle le sentait, le pressentait, ce changement de cap. Mais elle se sentait très seule. Seule, mais investie d’une mission différente, qui ne serait peut-être pas comprise tout de suite. Tant pis. Elle devait le faire. C’était maintenant et les signes de la vie l’y encourageaient.
Le nombre de COURAGE qu’elle voyait inscrits le long de ses trajets quotidiens était presque indécent: courage à la sortie du métro, courage sur l’abribus, courage sur les murs de la ville… Ses trajets différaient chaque jour et les COURAGE étaient omniprésents, presque pesants. Bleu criard, rouge ensanglanté, noir ardoise. Courage.
Cet après-midi, Anna était en train d’aller chercher son fils Charly à l’école, et elle s’arrêta devant la boîte à livres près de l’établissement scolaire. Elle ne prenait jamais de livres dans cette boîte, car elle n’aimait pas trop les livres d’occasion. Elle n’avait jamais compris pourquoi. Elle lança un œil furtif à travers la vitre en hauteur et reconnut la couverture d’un livre qu’elle avait eu pendant longtemps dans sa bibliothèque, sans y avoir jamais prêté attention. C’était sa couleur rouge qui avait attiré son regard.
L’an dernier, elle avait repeint son appartement et, en déménageant sa bibliothèque, elle s’était débarrassée de ce livre, qui était en piteux état depuis le début. Elle remarqua que ce livre avait l’air tout neuf. Elle ne connaissait même pas le titre et encore moins l’auteur. Elle ouvrit la grande boîte avec peine, car elle était placée trop haut pour sa taille, et prit le livre.
« Mais ce livre n’a jamais été ouvert par personne », s’étonna-t-elle. Toucher ce livre, tout lisse, tout propre, lui procura une sensation de plaisir.
Elle lut le titre, qui ne résonna pas trop en elle : « La prophétie des Andes. »
« Ça fait un peu trop gourou pour moi », se dit-elle.
« C’est peut-être pour cela, ce désintérêt total pour ce livre, qui avait pris la poussière depuis vingt ans chez moi. »
Elle se rappela même qu’il était à côté d’un autre vieux livre qu’elle avait également donné l’an dernier. C’était les prophéties de « Nostradamus ». Elle s’étonna de se rappeler si distinctement d’un livre qu’elle n’avait jamais ouvert non plus. Comment ces livres étaient arrivés jusqu’à elle ? Elle ne s’en rappelait plus.
Ses yeux se posèrent ensuite sur le sous-titre, en plus petit : « Et si les coïncidences révélaient le sens de la vie ? »
Anna fut d’abord saisie, puis prise d’une émotion vive et intense. Son cœur commençait à battre vite et fort.
« Mais oui, mais voilà ! Il est là, au bon moment pour moi ce livre-là. Un nouveau livre pour une nouvelle moi. Mais quel signe fort ! »
Elle aurait voulu partager sa joie au monde entier mais elle savait que ce type de joie ne pouvait être qu’intérieure et solitaire.
« Et oui », pensa-t-elle, « à chacun ses mystères… celui-là n’aura parlé qu’à moi. »
« L’auteur est James Redfield… », sourit-elle, en se disant : « Le hasard n’existe pas. »
La Grèce antique et la préfiguration de la synchronicité
Dans la pensée grecque antique, le monde n’était pas envisagé comme un ensemble d’événements isolés soumis au seul hasard, mais comme un cosmos ordonné, gouverné par des principes intelligibles. Cette vision se manifeste notamment à travers le concept de Logos, que Héraclite définit comme la loi universelle régissant le flux des opposés et assurant la cohérence du devenir. Le Logos permet de penser les relations invisibles entre les phénomènes, une idée préfigurant le principe jungien de synchronicité, où un événement psychique et un événement extérieur peuvent se relier par le sens plutôt que par la causalité.
Deux autres notions grecques s’avèrent particulièrement pertinentes :
- Kairos, désignant le moment opportun, l’instant où une action ou un événement acquiert une signification particulière, souvent décisive (par opposition à Chronos qui désigne le temps linéaire, mesurable et séquentiel).
- Sympatheia, développée par les stoïciens, désignant la résonance et l’interdépendance de tous les éléments de l’univers, selon laquelle chaque événement est inscrit dans une totalité cohérente.
Les pratiques divinatoires, telles que l’oracle de Delphes, illustrent la manière dont les Grecs interprétaient les coïncidences et les signes comme des manifestations d’un ordre intelligible. Loin de constituer une prédiction mécanique de l’avenir, ces pratiques invitaient à l’interprétation consciente des événements en fonction du contexte personnel et collectif.
Ainsi, la Grèce antique offre une préfiguration philosophique et symbolique de la synchronicité : elle conçoit un monde dans lequel les coïncidences significatives reflètent des correspondances profondes entre l’expérience intérieure et l’ordre extérieur, anticipant de plusieurs siècles la conceptualisation jungienne.
Anna ou la sentence annulée
Lorsque Anna sortit du cabinet médical où elle s’était rendue pour la première fois, elle eut l’impression d’être sortie d’une chambre froide.
Elle n’avait jamais eu en face d’elle une docteure aussi antipathique et glaciale. « Un vrai cauchemar », avait-elle pensé en quittant l’endroit.
« J’ai l’impression de sortir de ma propre tombe », pensa-t-elle et son corps fut parcouru de frissons et de sueurs froides. Elle se sentit tellement mal qu’elle voulut s’asseoir un instant mais se ravisa car elle voulait absolument prendre un bus pour rentrer chez elle le plus rapidement. Rentrer dans son cocon loin de cette morgue où cette gynécologue avait pris plaisir à la disséquer avec ses paroles à la fois dures et vides.
« Madame, dans les statistiques, savez-vous combien de femmes tombent enceintes à votre âge? », demanda la pseudo-experte en femme avec un ton moralisateur. « Et en plus là, avec votre problème de santé, c’est une catastrophe.»
Anna pensa très fort qu’elle n’était pas une statistique et qu’elle savait que le moment était venu pour ce rendez-vous à ne pas manquer avec la maternité.
Elle n’avait jamais voulu avoir un enfant et ce revirement de situation était tellement inattendu qu’elle-même avait du mal à y croire.
C’était comme si elle répondait à une force plus forte qu’elle, plus grande que cette phrase qu’elle n’avait cessé de répéter depuis son enfance: Moi je ne veux pas d’enfant. Quiconque la connaissait savait qu’Anna ne voulait pas d’enfant et n’en aurait pas. Mais la vie, le destin peut-être, en avait apparemment voulu autrement. En lui envoyant un émissaire investi d’une mission très claire depuis le premier jour de leur rencontre: qu’elle devienne mère. « Tu as le cœur d’une mère », lui disait-il chaque jour. « Que tu le veuilles ou non, tu as le cœur d’une mère. »
Anna ne voulait pas l’entendre cela. Et les années passaient. Et la mission de son amoureux devenait de plus en plus difficile et incertaine. Jusqu’à ce jour où le cœur d’Anna fut touché et qu’elle se dit que peut-être que cet homme n’était pas venu en vain dans sa vie pour la changer. Ce n’était pas un mince changement.
Tout ce qu’Anna put répondre à la docteure sans cœur fut: « Ma grand-mère a eu un enfant à 50 ans. »
Évidemment elle n’ajouta pas que c’était le douzième enfant de cette grand-mère qu’elle avait eu la chance de connaître. Elle lui ressemblait tant aujourd’hui.
Elle se rhabilla rapidement et sortit sans rien dire de cet endroit vide de sens et d’amour.
« Comment cette femme peut-elle s’occuper d’autres femmes? », pensa-t-elle. « Et surtout comment arrive-t-elle à les accompagner pendant leur grossesse et à accueillir la vie que ces dernières portent en elles? »
Mystère…
Elle prit le téléphone et appela Greg pour lui expliquer son horrible rendez-vous mais celui-ci au lieu de la rassurer fut étonnamment très en colère. Jusqu’à présent il n’avait été que patience et indulgence et là il ne croyait pas un instant ce qu’il entendait. « C’est toi qui ne veux pas », lui dit-il sèchement.
Et là le ciel sembla tomber sur la tête d’Anna.
Elle entra dans le bus qui s’était arrêté pour prendre quelques personnes et alla s’asseoir dans le fond à côté d’une personne qui lisait un journal.
Son cœur était serré, elle n’arrivait presque plus à respirer, sa tête prête à exploser de toutes ces émotions. Ce médecin, Greg, ça tournait en boucle. Le Monsieur à côté tourna les pages de son grand journal et Anna s’étonna de voir encore un journal papier lu dans un bus à l’heure du tout écran. Elle jeta un coup d’œil sur la nouvelle page et là tout se figea pour elle. Elle aurait voulu le crier au monde entier ce qu’elle voyait dans ce journal. Elle aurait voulu leur dire à tous: « Vous voyez là dans le journal ? C’est une photo d’une échographie qui prend presque toute la demi-page. Mais comment est-ce possible ? Et ce titre : OUI. Qui est une réponse à mon désir du moment. Oui, je serai une maman. ».
Anna tourna la tête et croisa les yeux d’un autre homme assis un peu en hauteur. Mais c’est son col blanc et sa petite croix qui firent basculer encore plus Anna dans une joie incommensurable.
« Cet homme, ce prêtre, cet amour christique! ».
Elle était passée en deux secondes de l’enfer au bonheur, avait à nouveau des ailes et voulait voler dans tout l’univers pour dire: « Merci ».
Ce soir-là, Anna dormit par terre dans sa chambre avec sa fenêtre ouverte et les yeux tournés vers le ciel. Elle était un peu fiévreuse et avait besoin de se calmer.
Elle n’avait rien raconté à Greg car elle ne voulait pas rompre le charme. La sentence de la méchante docteure avait été annulée. Mais elle ne pouvait pas encore en parler. À personne. Seul l’invisible était déjà au courant…
Anna ou la photographe photographiée
Ce jour-là, Anna avait rendez-vous avec son amie Angèle dans la banque où cette dernière travaillait. Elles étaient les meilleures amies du monde depuis qu’elles s’étaient connues sur les bancs du collège. Certes, elles étaient très différentes, Anna plutôt rêveuse et Angèle très terre à terre, mais cela ne les avait pas empêchées d’avoir tant de choses à se raconter. De vraies bavardes à se raconter leur vie pendant des heures. Leurs souvenirs, leurs envies, leurs désirs. Leurs joies et aussi, surtout, leurs peines. Deux amies.
Ce midi-là, elles avaient rendez-vous pour déjeuner et Angèle arriva un peu essoufflée au bas du bâtiment de la banque en lançant à Anna : « Désolée du retard, je sors d’une réunion de service, ça ne te dérange pas qu’on déjeune avec une nouvelle arrivée à la banque ? Histoire de faire un peu sa connaissance. »
« Pas de problème, répondit Anna, tu sais que j’aime bien faire de nouvelles connaissances. »
Frédérique les rejoignit et ce fut un joyeux trio qui entra dans le petit resto du coin où Angèle avait ses habitudes. Les tables étaient déjà bien remplies, mais elles arrivèrent à trouver de la place à l’étage, avec une vue donnant sur un joli jardin.
La magie sembla opérer tout de suite entre les trois femmes. Frédérique était arrivée dans le service d’Angèle le matin même et était enthousiaste à l’idée de commencer une nouvelle fonction. « J’ai travaillé pendant dix ans dans un bureau comptable. Ce n’est pas complètement différent de ce que je vais faire dans cette banque, mais l’environnement est en tout cas nouveau et j’avais besoin d’un peu de changement. »
« Anna, pour elle, le changement, c’est quasiment tous les jours, lança Angèle avec sa bonne humeur habituelle. »
« Oui, quand on est photographe, c’est un peu le mouvement incessant à la quête de l’instant à immortaliser », continua Anna.
« Ah ! Photographe, quel beau métier ! Vous photographiez quoi ? » demanda Frédérique.
« Je n’ai pas vraiment de spécialité. Cela peut être des événements sportifs ou des fêtes d’entreprise, des voyages, des paysages, des portraits. Tout peut être matière à une photo. Comme la vie. Je fais les mariages aussi. »
« Il y en a malheureusement moins que dans le passé, continua Frédérique. Mais j’ai été très heureuse d’avoir été invitée au mariage de la filleule de mon frère, cet été. Le cadre était idyllique. »
« Oh oui ! Moi, j’aime tellement les mariages, dit Angèle. Où était-ce, ce mariage ? »
« Eh bien, dans le château de Broisy. »
« Ah tiens, c’est comique », s’étonna Anna, qui fut parcourue par un léger frisson. « J’ai photographié un mariage dans ce château il y a quelque temps. C’était aussi en été. »
« Mais quelle coïncidence ! » se dirent-elles toutes presque en même temps.
« La mariée s’appelait Sarah », continua Anna, qui sortit son téléphone et chercha une photo de la mariée.
« Eh bien, ça alors, c’est bien la filleule de mon frère, Sarah Liberti ! » s’exclama Frédérique, qui sortit son téléphone et chercha dans ses photos celles prises à la mairie. Et là, quelle surprise de voir que sur ses propres photos, la photographe professionnelle qui prenait en photo les mariés se disant oui n’était nulle autre qu’Anna.
Elles se regardèrent toutes les trois, à la fois surprises et interloquées.
« Le monde est petit », finit par dire Anna. Et elle ajouta avec un clin d’œil : « Et vos photos sont très réussies ! »
Le trio eut un petit rire et la bonne humeur continua à animer ce déjeuner plein de surprises.
Elles quittèrent ensuite le restaurant qui s’était vidé à une allure folle, chacun courant presque pour ne pas dépasser son temps de pause déjeuner.
« Le monde est vraiment petit et à la fois si grand », pensèrent-elles en se séparant, et leurs pensées flottèrent un peu autour de cet instant magique.









