Anna ou le tableau de la petite fille qui pleure

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Anna retourne dans le petit bureau de la maison. Max, le chat, est là couché sur le sofa couleur lilas. Il aime y rester des heures. Ce fauteuil est un cadeau de la grand-mère de Greg. Anna trouve qu’il est un peu à l’image de cette grand-mère. Sans âge, accueillant et paisible. Max ouvre paresseusement un œil et étend une de ses pattes. Anna pourrait passer des heures à observer son chat.

« Quinze ans déjà que je t’ai près de moi, mon vieil ami. Tu m’as suivie dans tous mes déboires. Mais aussi dans mes bonheurs. Tu t’es fait discret à la naissance de Charly. Oui, je sais, tu lui as laissé toute la place. Oui, tu es un super chat ».

Elle s’assoit près de lui et lui caresse le dos. Max n’a plus son doux pelage, la vieillesse l’a rendu moins soyeux et elle sent aussi son frêle squelette sous ses caresses. Elle se rappelle le moment où elle a reçu ce chat. Elle n’en voulait absolument pas. Dans sa famille, on n’aimait pas l’idée d’avoir des animaux à la maison. On les concevait dans la nature, dans une ferme mais certainement pas chez soi. Et puis Max s’est imposé à elle. Avec sa frimousse et son petit air intelligent. Elle avait aménagé dans cette maison en périphérie de la ville lorsqu’elle avait commencé à travailler et avait hérité du tout jeune chat des anciens locataires qui allaient vivre dans un appartement trop petit pour ce chat qui avait déjà l’habitude d’être indépendant et libre de circuler dans les jardins.

« On en a vécu des choses ensemble hein mon gentil chat ? ». Max la regarde comme il l’a toujours fait, avec des yeux débordants d’amour. Il ronronne et puis lui montre qu’il n’en veut plus de ses caresses. Anna se lève et regarde le tableau de la petite fille aux cheveux courts et aux yeux qui pleurent. Le petit chat sur le tableau ressemble à Max lorsqu’elle l’a vu pour la première fois. Il avait à peine quelques mois mais était déjà très audacieux. Elle est prise par une vague de tristesse. Elle sent qu’elle est cette enfant qui pleure. Elle est la petite fille qui se demande où sont passés ses rêves d’enfance. Est-il trop tard ? N’a-t-elle pas trop tourné en rond ? Elle commence à ruminer ses pensées.

« Je ne vois pas comment je pourrais retrouver le goût de peindre. Une fois perdu, peut-on le retrouver vraiment ? J’ai l’impression que toute tentative n’est qu’une vaine illusion de retrouver ce temps perdu. Ce n’est pas la bonne méthode. Mais que faut-il que je fasse ? Je me sens si seule. Tout me paraissait plus simple lorsque j’étais petite. Je suis tellement déçue par ma vie, par ce que j’en fais. Photographe, quelle mauvaise blague me suis-je faite ! ».

Elle sort de la pièce et va dans la chambre de Charly. Elle regarde les travaux d’école empilés et qui débordent sur le bureau. C’est ainsi qu’elle appelle tous les dessins et coloriages faits en classe, des travaux, et Charly n’a jamais l’air d’accord avec elle sur ce terme. « Peut-être a-t-il raison, à partir de quand est-il question de travail ? ».

Elle regarde attentivement les dessins et réalise qu’elle ne s’en souvient même pas. Elle ne les regarde que furtivement au retour de l’école en se disant qu’elle les verra plus tard et ensuite tout se retrouve entassé sur le bureau du petit.

Anna se sent gênée. Elle regarde une à une les différentes feuilles pour la plupart cartonnées et réalise que son enfant a peint et dessiné de très jolies choses « Bon ils sont certainement assistés par la maîtresse », se dit-elle.

A cette pensée, elle réalise aussi qu’elle est en train de minimiser ce qu’elle voit là. Elle retrouve la dame japonaise et la regarde attentivement. Elle voudrait presque s’excuser auprès de Charly d’avoir voulu rabaisser ce portrait si finement réalisé.

« Le nombre de fois où je devrais me dire pardon à moi-même pour me sortir de ce sentiment d’imposture que je ressens depuis mes 18 ans ».

La nausée la prend et elle commence à se sentir vaciller. Elle décide de sortir prendre un peu l’air dans son jardin et s’assoit par terre dans le gazon. Le contact avec la fraîcheur de l’herbe lui fait reprendre ses esprits. Elle regarde ses mains où un peu de terre légèrement mouillée est restée collée sur ses paumes.

« Décidément, se dit-elle, encore cette histoire de boue. Comme si je devais me rappeler d’elle, de Julia, de cette prisonnière dont je ne connais pas grand-chose… mais qui m’attend. Comme si j’étais son seul espoir ».

Anna se couche sur le gazon et regarde les nuages défiler dans le ciel. Elle ferme les yeux et les nuages continuent leur course folle dans sa tête. L’humidité du gazon la rafraîchit et lui fait un bien fou. Elle imagine toutes ces peintures à créer.

« Peut-être demain », espère-t-elle timidement.