La tentation 

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Elle poussa la porte du bar dans lequel elle avait rendez-vous. Elle était superbe dans sa robe d’un rouge intense. Ses cheveux avaient gardé la couleur de leur jeunesse, roux et flamboyants, avec de belles boucles et joliment coiffés. On aurait dit une star hollywoodienne des années 50. D’ailleurs toute son allure était un rappel de cette époque où les dames ne portaient pas encore de pantalon et où leur féminité se dévoilait au travers d’un bas nylon et de jolis talons hauts. Sa taille était fine et ses formes généreuses ainsi que sa poitrine, plus discrète dans son léger décolleté, étaient comme un hymne à l’amour. L’amour pourtant n’avait pas frappé à sa porte. Elle n’avait pas encore trouvé l’homme de ses rêves. Peut-être ne l’avait-elle pas vraiment cherché ou pas assez rêvé. Les années avaient passé sans véritable passion et un matin lorsque le miroir refléta toute sa solitude, elle décida qu’elle le trouverait son bel amour. Elle avait décidé d’ouvrir ses yeux au monde et de se rendre disponible à l’univers pour qu’un tel événement se produise. Mais ce fut le début pour elle d’une véritable quête du graal. Avec énormément de déboires et pas mal de désillusions. Et là, quelques jours auparavant, le matin peu avant de se rendre à son travail, elle s’était arrêtée dans la petite cafétéria du coin de sa rue pour y boire un thé chaud. Elle avait attrapé froid la veille à la sortie du cinéma où elle était allée voir un classique italien avec sa voisine. Avec la gorge enrouée et une voix presque éteinte, elle demanda sa boisson très chaude et alla s’asseoir près de la vitrine où elle pouvait voir les passants de cette rue tranquille. C’était une tout petit établissement et à une table à côté de la sienne se trouvait assis un homme élégant qui buvait son café en lisant le journal. Elle fut tout de suite séduite par la manière dont se tenait cet homme. Il avait belle allure et était à l’image de cette époque dans laquelle elle vivait dans sa tête. Peut-être était-ce la raison de sa grande solitude. Elle n’était probablement pas née dans la bonne époque et n’était pas en phase avec les codes de la société actuelle. Trouver un gentleman dans ce monde complètement désaxé ne sera pas facile, lui disait sa voisine à qui elle racontait ses aventures. Mais je suis certaine que tu y arriveras. Sa voisine avait toujours les mots justes pour la rassurer. L’homme aux traits raffinés portait un costume bleu foncé avec une cravate assortie. Ses cheveux grisonnants lui donnaient un air séduisant et ses yeux d’un bleu vif et profond apportaient la touche finale à sa beauté virile. Elle se serait bien perdue dans cet immense océan de ses yeux. Elle s’imaginait déjà danser une valse ou un tango aux bras de ce magnifique inconnu. Elle buvait son thé à la menthe et rêvait à cette inaccessible étoile lorsqu’elle fut tirée de sa rêverie par une voix à la fois douce et grave qui s’adressait à elle.
« Excusez-moi Mademoiselle. »
« Oui », répondit-elle en plongeant ses yeux noirs dans l’immensité du ciel de ceux de son interlocuteur.
« Puis-je vous offrir une autre boisson chaude? J’entends que vous avez pris froid. »
Avec plaisir, voulut-elle répondre mais aucun son ne put sortir de sa bouche. Était-ce l’émotion, le froid ou son habitude à saboter tout plaisir ou bonheur qui pouvait lui arriver? Embarrassée, elle voulut quitter l’établissement qui commençait à se remplir. L’homme s’approcha d’elle et lui glissa dans la main un petit carton rectangulaire.
« Venez me rejoindre à cet endroit ce samedi à 20h. Je serai très honoré de faire votre connaissance Mademoiselle. »
En longeant la ruelle pour se rendre à son travail, elle ouvrit sa main et lut avec étonnement ce qui était écrit sur la carte: « La tentation », l’unique bar à tango de Bruxelles, avec l’adresse du lieu auquel elle allait penser tout le long de la semaine. Appelait-on cela le coup de foudre ? Ou était-ce encore une illusion, le mirage d’un amour merveilleux ? Allait-elle être encore une fois confrontée à un échec ? Son cœur balança à cette idée et elle eut la nausée. Elle fit demi-tour et décida de rentrer chez elle. Après tout elle avait attrapé un coup de froid la veille et un coup de chaleur à l’instant et les deux avaient eu raison de sa motivation du matin. Le travail attendra, pensa-t-elle.
La semaine qui passa fut à la fois terriblement longue et courte. La femme qu’elle était avait été dépassée par ses sentiments naissants. Elle y avait pensé à chaque instant à cet inconnu aux yeux bleus. Elle avait fantasmé sur lui. Elle y avait mis tous ses espoirs et ses désirs inassouvis. Elle voulait que cette fois-ci ce soit la bonne. Au moment de pousser la porte d’entrée du bar, elle eut juste un instant d’hésitation puis se souffla à elle-même: C’est le moment d’entrer en scène. Et elle entra tout aussi splendide que rayonnante dans cet endroit à la lumière tamisée. Au comptoir du bar, il était là à l’attendre, un ravissant sourire aux lèvres.

« Bonsoir Mademoiselle… »
« Lauren », lança-t-elle avec dans sa voix retrouvée un éclat de légèreté.

« Cela vous va à ravir », répondit celui dont elle avait rêvé pendant ces cinq derniers jours.
« Oh ! c’est tellement gentil de votre part. Mes parents étaient passionnés des vieux films américains. Aimez-vous le cinéma Monsieur…? »
« Permettez-moi de me présenter, mon nom est Lawrence Evan et avec vous j’irai voir tous les films du monde si vous le voulez. »
Une douce musique commença à flotter dans les airs.
« Il faut croire que nos parents avaient le même goût des héros haut en couleur », ajouta-t-il les yeux pétillants.
Elle eut un sourire en pensant que leurs prénoms étaient comme un signe du destin.
« Mademoiselle Lauren, m’accordez-vous cette première danse? »
« Avec plaisir », réussit-elle à dire.
Sur un air de tango, le délicat flottement de la robe rouge se mêle avec délice au corps fort et vigoureux de l’homme aux yeux azur. Sur les pas langoureux du nouveau duo qui se forme, les doux murmures de la tentation se fondent dans la nuit.