Anna ou sur un air de piano

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« Arrête de ronger tes ongles petit garçon ! »
« Toi, arrête de ronger tes ongles », lui répond l’enfant.
Anna regarde ses mains et se dit que son fils a raison. Comment peut-elle lui demander cela alors qu’elle-même a les doigts presque en sang ? D’ailleurs elle commence même à avoir mal aux articulations de ses mains tellement elle s’acharne sur elles. Ces mains, elle les regarde, à la fois inutiles et nécessaires.
« Tu as raison Charly, nous devons tous les deux arrêter de nous ronger les ongles, d’accord ? », lui dit-elle sur un ton plus doux. Le petit la regarde dans les yeux, un peu surpris et content.
« Ok maman », lui dit-il.
Elle le laisse regarder un peu la télévision, la journée a été longue à l’école, et se dirige vers le petit bureau. Elle y passe de plus en plus de temps. Elle s’assoit un instant sur le canapé lilas dans lequel elle se sent si bien. Maxou est là aussi à dormir tranquillement. Elle regarde dans le coin sombre le visage triste sur le tableau. Elle pourrait le dessiner ce visage. Elle se lève et ouvre le tiroir du petit meuble qui fait office de bureau pour l’administration de la maison. Elle voudrait prendre un carnet, il y en a quelques-uns de toutes les formes laissés là depuis longtemps, et des crayons jetés en vrac mais elle entend Charly qui l’appelle.
Lorsqu’elle revient, Maxou a ouvert un œil pour la voir entrer dans la pièce. Le tiroir est toujours ouvert et elle prend le premier carnet et un crayon bleu. Le matou ronronne, c’est comme un appel au dorlotement. Anna se rassoit près de lui et lui caresse la tête. Quelle belle chaleur émane de ce vieux chat. Anna prend son crayon et griffonne sur le carnet. Elle reprend goût à manier cet outil délaissé. Elle se dit que ses doigts iraient mieux si elle dessinait plus souvent. Elle continue son trait, elle lâche un peu ses pensées et se retrouve là où elle rêve toujours d’être. Maxou a l’air un peu jaloux et se colle à elle toujours en ronronnant. Avec sa tête, il la bouscule un peu. Et voilà que Charly l’appelle à nouveau. Décidément, se dit-elle.
Elle se lève et jette un coup d’œil sur son esquisse. Finalement ce n’est pas un visage qu’elle a commencé mais un énorme œil. Elle a l’impression qu’il la regarde du loin d’un songe.
« Maman », entend-elle encore, qui la sort de sa rêverie et elle se dit que ce mot qu’elle croyait ne jamais entendre était aujourd’hui le plus utilisé.
Elle retourne dans le salon pour s’occuper de Charly avec Maxou qui la suit lentement. Greg arrive à ce moment et elle pense qu’elle devrait profiter des quelques jours où il est là avant qu’il ne reprenne ses trajets à répétition.
En entrant, Greg lui dit : « Tu ne devineras jamais qui j’ai croisé aujourd’hui au magasin d’alimentation du centre ! J’y suis passé pour acheter quelques fruits que Charly aime bien manger à l’école. »
« Non, aucune idée », répond Anna.
« Ta chère voisine Lauren. Elle ne m’a même pas dit bonjour. Elle est devenue vraiment bizarre ces temps-ci, tu ne trouves pas ? ».
Anna ne voulut pas commenter. Oui Lauren était devenue un peu étrange depuis la naissance de Charly et encore plus depuis quelques semaines.
« Sans doute que la solitude la rend triste », répond-elle simplement, le cœur un peu serré.
À ce moment-là, on toque à la porte.
« Charly, tu viens jouer au piano chez moi ? », demande Lauren en rentrant chez Anna. « J’ai un nouveau morceau à t’apprendre », continue-t-elle en s’approchant de Charly qui accourait déjà vers elle.
Anna et Greg se regardèrent à la fois surpris et amusés par la coïncidence. Lorsque Charly descendit joyeusement les escaliers avec leur voisine, Greg lança à Anna : « Finalement, peut-être qu’elle ne m’a pas vu au centre commercial tout à l’heure… »
Anna ne répondit rien. Elle était contente que leur enfant puisse apprendre le piano avec cette voisine devenue amie qu’elle connaissait depuis de nombreuses années.
Elle songea que parfois, souvent même, les choses s’ajustaient d’elles-mêmes.